Antonio Vivaldi 1678-1741

Nisi Dominus
pour contre-ténor, cordes et basse continue RV 608
Philippe Jaroussky contre-ténor

Crucifixus
pour contralto, contre-ténor, cordes et basse continue
extrait du credo en sol majeur RV 592
Marie-Nicole Lemieux
Philippe Jaroussky

Stabat Mater
pour contralto, cordes et basse continue RV 621
Marie-Nicole Lemieux contralto

Ensemble Matheus
Jean-Christophe Spinosi
direction

1 CD digipack naïve
Réf. : OP 30453

L'UNISSON PARFAIT
PAR YUTHA TEP

Vivaldi, Spinosi, Lemieux, Jaroussky : quatre noms que les mélomanes ont indissolublement associés depuis un certain Orlando furioso qui fit souffler en 2003 un vent de folie sur les scènes françaises. Après Orlando, après La fida ninfa, après aussi bien des concerts communs, cet enregistrement des deux oeuvres sacrées les plus célèbres du Prete Rosso relève donc d'une évidence que nul ne contesterait.
Côté chanteurs, c'est un unisson parfait : « Depuis le temps que nos noms étaient associés dans la musique de Vivaldi, il fallait bien en passer par là. » (Marie-Nicole Lemieux) « Ce disque est naturel, il nous tenait tous à coeur et nous en parlions depuis très longtemps. » (Philippe Jaroussky) Et le chef Spinosi d'ajouter son coup de baguette : « Sincèrement, je ne me suis jamais demandé si je pouvais l'enregistrer avec d'autres chanteurs. La seule question que je me suis posée, c'est à la limite de savoir comment le disque aurait fonctionné avec Philippe dans le Stabat Mater et, à l'inverse, avec Marie-Nicole dans le Nisi Dominus. Je pense honnêtement que nous avons fait les choses dans le bon sens. L'un comme l'autre peuvent être de grands interprètes des deux partitions. » Le regard que porte chaque soliste sur le travail de l'autre le confirme sans discussion. « Quand j'entends Philippe, j'entends quelqu'un que j'admire immensément mais qui est totalement différent de moi, confie Marie-Nicole Lemieux. Dans le Nisi Dominus, cela me plaît tellement, mes oreilles sont musicalement si heureuses que je n'ai pas envie de m'approprier ce qu'il fait. C'est une musique plus aérienne que celle du Stabat mater. Le Gloria Patri, notamment, avec sa viole d'amour, va chercher les plus belles sonorités et les plus belles couleurs de sa voix, une voix très agile, très épurée, avec une lumière incroyable. » L'inverse est tout aussi vrai quand s'exprime Philippe Jaroussky : « J'ai eu la même impression dès que j'ai entendu Marie-Nicole enregistrer le premier mouvement du Stabat Mater. L'oeuvre convient mieux à une voix de contralto de manière générale et en particulier à Marie-Nicole. Ce mélange de sensualité, de dramatisme et d'abandon lui sied à merveille. Elle est aussi grande chanteuse que grande diseuse ; étant très sensible au texte, elle a une capacité à changer constamment son interprétation en fonction du mot qu'elle chante. C'est une force immense face à une oeuvre évoluant de bout en bout dans un climat dramatique, avec une musique qui revient de manière cyclique. Je pense que c'est la première fois que nous avons deux chanteurs différents pour ces deux oeuvres sur un même disque. C'est un élément qui peut éclairer la différence fondamentale existant entre ces deux partitions. »
Jean-Christophe Spinosi demeure encore sous l'émotion de ce Stabat Mater : « Il y a deux manières d'aborder le Stabat : on peut rechercher la représentation d'une douleur stylisée, qui peut engendrer l'écoute musicale et la prière; on peut aussi vraiment incarner la douleur de la mère. Marie-Nicole a chanté le Stabat Mater comme une mère, cette mère qui pleure la chose la plus terrible qu'il y ait au monde - la perte d'un enfant. Elle incarne et vit directement les mots. Lorsqu'elle chante « dum pendebat filius », si l'on écoute bien, sans les paroles, on a l'impression qu'il s'agit d'une berceuse, que la mère berce une dernière fois son enfant. C'est assez incroyable. »
Il ne tarit pas d'éloges non plus au sujet de son contre-ténor favori, notamment au sujet du névralgique et si fameux Cum dederit du Nisi Dominus : « Le Cum dederit utilise un principe que j'appelle "mouvement immobile", que je trouve très vénitien. À Venise, sur les canaux, le soir, quand il n'y a plus aucun mouvementŠ Quand on pousse une barque, elle avance mais on a l'impression qu'il n'y aucun mouvement tant l'onde est calme. Il y a une composante à la fois onirique et aquatique. Pour atteindre ce mouvement immobile, j'ai pensé à la dernière minute qu'il fallait ralentir encore plus. Et ce qui est extraordinaire, c'est que Philippe aurait pu dire : "Ce n'est pas comme cela qu'on fait d'habitude." Au contraire, il a adhéré au tempo immédiatement. Ce genre de moment, c'est grand ! »
L'amour du musicien est patent envers ses deux solistes, qui le lui rendent bien. Philippe Jaroussky : « Jean-Christophe mène une recherche perpétuelle d'échanges entre le soliste et l'orchestre. Quand nous travaillons ensemble, tout le monde est toujours ouvert à une suggestion si elle est pertinente, qu'elle vienne de Jean-Christophe, de moi ou de l'orchestre. La discussion est toujours ouverte, sans tabou, sans fierté personnelle. L'autre grande force de Jean-Christophe, c'est son souci permanent de mettre en valeur une oeuvre, de la rendre le mieux possible. C'est une chose qui l'obsède, il veut la couleur juste et le tempo juste pour chaque musique. » Cet échange permanent est aussi ce que Marie-Nicole Lemieux affectionne particulièrement : « Ce qui est beau, c'est que Jean-Christophe est toujours plein de surprises ; avec les concerti ou l'Orlando furioso, on découvre un musicien explosif. Mais il a aussi cette tendresse, qui d'ailleurs apparaît aussi dans Orlando. L'ensemble peut jouer sur un crin et obtenir ainsi une douceur incroyable. Jean-Christophe a gardé une pudeur religieuse pour dire la spiritualité et l'amour maternel. Lui et l'orchestre ont réussi à trouver une couleur vraiment à part pour le Stabat Mater, comme ils l'ont trouvée également dans le Nisi Dominus. »

On ne saurait rêver meilleure façon de dire que cet enregistrement occupera une place à part dans la discographie.

LE PRÊTRE-MUSICIEN
PAR FRÉDÉRIC DELAMÉA

Dans la Venise de Vivaldi, comme dans toute l'Italie du premier settecento, la musique religieuse remplissait une fonction culturelle autant que liturgique. En cette période de consommation effrénée de musique, l'assistance à l'Office prenait le relais du concert de chambre et de la soirée au théâtre. Le banc de l'Église cousinait avec la loge d'opéra.
Cet engouement devait susciter dans la péninsule une véritable concurrence commerciale opposant églises, institutions et congrégations, soucieuses d'attirer en leurs enceintes le plus vaste public et de tirer du succès obtenu force dons et protections.
Vivaldi, célèbre compositeur de musique instrumentale et d'opéras, reçut naturellement tout au long de sa carrière des commandes de musique sacrée. La première dont nous conservions la trace est celle du Stabat Mater RV 621. La création eut lieu dans l'église de la congrégation, dédiée à Santa Maria della Pace, lors de la Fête des Sept Douleurs de la Sainte Vierge Marie le 18 mars 1712. Le dépouillement de cette pièce en fa mineur, soutenue par une orchestration minimale, illustre admirablement la singularité de la langue sacrée naissante du prêtre-musicien, dont la foi devait trouver dans l'écriture musicale un terreau d'expression privilégié.
Peu de temps après, Vivaldi recevait ses premières commandes de musique sacrée de l'Ospedale della Pietà de Venise, où il était employé en qualité de professeur de violon depuis 1703. C'est pour cette prestigieuse institution qu'il composa son Nisi Dominus RV 608 pour contralto, oeuvre qui fut sans doute reprise par la suite en dehors des murs de la Pietà. Mise en musique inspirée du psaume 126, cette peinture mêlant théâtralité saisissante et profonde spiritualité illustrait à la fois la maturation de la vocalité vivaldienne et le raffinement de son écriture pour l'orchestre à cordes.
La réputation de Vivaldi en tant que compositeur de musique sacrée se répandit très tôt hors d'Italie, et plusieurs de ses oeuvres circulèrent en Europe. Son nom apparaît notamment sur plusieurs manuscrits préservés en Pologne, dont celui du Credo RV 592 conservé à Varsovie. Il n'est toutefois pas exclu que le nom fameux du compositeur ait été associé à tort à cette oeuvre, dont le style napolitain, particulièrement évident dans le galant Crucifixus, évoque davantage la langue de Pergolesi que celle de Vivaldi.
Prêtre-musicien ne célébrant plus la messe, impresario invoquant le jugement de Dieu dans ses démêlés judiciaires, compositeur d'opéras travaillant le bréviaire à la main, Vivaldi tenta toute sa vie de concilier sa « furie de composition prodigieuse » (selon Charles de Brosses) avec les exigences de son statut clérical et de sa foi. Aux côtés de tant d'autres pièces sacrées admirables, son Stabat Mater et son Nisi Dominus pour contralto nous suggèrent qu'à mi-chemin de l'autel et du lutrin, ce sublime peintre de l'âme humaine trouva peut-être dans la composition sacrée le point d'équilibre de ces paradoxes.

Photos :
Philippe Jaroussky, Jean-Christophe Spinosi © Richard Dumas / naïve
Marie-Nicole Lemieux © Denis Rouvre / naïve

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